The Low-Coste Innovation Blog welcomes YOU


Welcome to the digital era of biology (and to this modest blog I started in early 2005).

To cure many diseases, like cancer or cystic fibrosis, we will need to target genes (mutations, for ex.), not organs! I am convinced that the future of replacement medicine (organ transplant) is genomics (the science of the human genome). In 10 years we will be replacing (modifying) genes; not organs!


Anticipating the $100 genome era and the P4™ medicine revolution. P4 Medicine (Predictive, Personalized, Preventive, & Participatory): Catalyzing a Revolution from Reactive to Proactive Medicine.


After low-cost airlines (Ryanair, Easyjet ...) comes "low-cost" participatory medicine. Some of my readers have recently christened this long-lasting, clumsy attempt at e-writing of mine "THE LOW-COSTE INNOVATION BLOG". My name's Catherine Coste. I've earned myself two MIT digital diplomas: 7.00x and 7QBWx. Instructor: Eric Lander PhD.

My motto: Go Where You Are Celebrated, Not Where You Are Tolerated.

I love Genomics. Would you rather donate your data, or... your vital organs?

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Appel à témoignage - Please share your experience - Teilen Sie Ihre Erfahrungen mit ! Don d'organes - Organ Donation - Organspende :


Appel à témoignage : lettre ouverte aux proches confrontés à la question du don d'organes (lire)

Please share your experience : letter to the attention of next-of-kin of donor-eligible individuals (read)

Im Krankenhaus oder in der Klinik wurden Sie nach dem mutmasslichen Willen Ihres Verwandten gefragt : ob er oder sie sich für Organspende ausgesprochen habe. Bitte teilen Sie Ihre Erfahrung mit ! (lesen)

Avertissement :

Merci de ne PAS poster de messages concernant la vente d'un organe et comportant des coordonnées téléphoniques, e-mail, etc. La loi française interdit la vente d'organes.

ICI LONDRES. LES CHIRURGIENS PARLENT AUX CHIRURGIENS. VIDEO DE JUIN 2013 SUR YOUTUBE : http://youtu.be/peHJg4taa1I

"Il ne faut pas imaginer l'opération..."

Le potentiel donneur d'organes "décédé" est en fait entre la vie et la mort


... Mais à la famille confrontée au don d'organes, on parle d'un défunt. Il est question de prélever les organes du défunt ; en même temps, "il ne faut pas imaginer l'opération...".

"Il ne faut pas imaginer l'opération", ce sont les paroles d'une infirmière coordinatrice de l'équipe de transplantation d'organes, visant à "consoler" une famille confrontée au don d'organes. L'opération mentionnée est, bien sûr, celle du prélèvement des organes. Prononcées en 2006, ces paroles visaient à apaiser les doutes d'une mère de famille ayant autorisé le prélèvement des organes de son fils "décédé". Plus d'un an après l'"opération", le doute rongeait encore cette mère de famille. Elle craignait d'avoir abandonné son fils au pire moment. "Il ne faut pas imaginer l'opération"... Cette petite phrase, en apparence bienveillante, inoffensive, apaisante, etc. m'a pourtant semblé assassine : coup de poing dans l'estomac. Pourquoi ne faut-il pas imaginer ? Qu'est-ce que ces paroles cherchent à cacher ? N'y a-t-il pas usurpation d'information à cette famille confrontée au don d'organes ? Entre l'inconnu et l'interdit, comment cette famille est-elle censée faire son deuil ? Quand j'entends : "Il ne faut pas imaginer l'opération", j'entends : "Il ne faut pas imaginer que le travail de deuil va pouvoir se faire", et non : "Le travail de deuil se fera grâce à l'oubli et au refoulement" (comme cette coordinatrice semblait le suggérer ?)

Claire Boileau est infirmière anthropologue. Spécialisée dans l'anthropologie du corps, de la mort et du don, elle est chercheur associé au Laboratoire "Sociétés, santé, développement" - CNRS, Université de Bordeaux II. Elle a été membre du Conseil Médical et Scientifique de l'Etablissement Français des Greffes (l'EFG, remplacé par l'Agence de la biomédecine depuis 2005). Dans son ouvrage intitulé : "Dans le dédale du don d'organes. Le cheminement de l'ethnologue" (Editions des archives contemporaines, 2002), elle écrit, à propos du donneur d'organes potentiel, dont le "décès" vient d'être constaté [page 89 ] :

"Le vocabulaire employé pour désigner le défunt trahit souvent l'ambiguïté de son statut : il est couramment appelé malade ou patient, rarement défunt ou mort. Pour les soignants, la véritable métamorphose, au sens physique et conceptuel de l'état du donneur se produit au bloc opératoire, comme si le bloc 'fabriquait' le mort : 'Tout le monde le dit, c'est le seul bloc où le malade ressort systématiquement mort', commente une infirmière [août 1996], ce qui présuppose (...) que le donneur serait entré 'vivant' pour en ressortir 'mort'.
En fait, ce changement de statut n'est pas tant lié au lieu qu'aux événements qui s'y dérouleront : ablation des organes, mais surtout, éviction totale du sang".


[pages 91-92 :] "Puissante ligne de partage entre la vie et la mort, le sang, lorsqu'il est soustrait du corps du donneur, participe incontestablement à son changement de statut : de défunt, il devient cadavre. (...) Avec la fuite du sang, c'est la mort du sujet tout entier qui s'accomplit. Le donneur, perçu dans un état qui n'était plus la vie, mais n'était pas encore tout à fait la mort, quitte cette sorte de no man's land pour rejoindre pleinement et définitivement 'l'autre monde'.
Cependant, si l'évicion du sang participe (...) à cette métamorphose, d'autres éléments, en particulier l'usage abondant de l'eau et la gestuelle qui l'accompagne, semblent s'attacher à temporiser la rupture inhérente au changement de statut du donneur. (...). En effet, durant l'acte opératoire du prélèvement, l'éviction du sang, aussi rapide que minutieuse, obéit à des impératifs techniques et physiologiques dont dépendra la qualité des organes prélevés (...)".


Commment se passe le prélèvement d'organes ?


[Ouvrage cité plus haut, pages 92-96 :] "Pour des raisons diverses, l'acte opératoire est souvent nocturne. Cela tient au fait que divers examens doivent au préalable être effectués sur le donneur avant tout prélèvement, mais également parce que, très souvent, les familles sont rencontrées l'après-midi. Le prélèvement d'organes s'organise donc généralement en fin d'après-midi et ne débute réellement qu'en début de soirée.

Après avoir été contactés, les chirurgiens originaires du centre hospitalier où sera greffé l'organe qu'ils viennent prélever se rendent au bloc opératoire.(...) Le bloc est rapidement envahi par une dizaine de personnes. (...) Trois équipes de deux chirurgiens vont simultanément extraire 'leur' organe (coeur, reins ou foie) qu'elles grefferont ensuite à 'leur' patient.
Le corps du donneur disparaît aussitôt derrière les champs opératoires. Seuls le thorax et l'abdomen restent accessibles au bistouri qui commence à grésiller. Les conversations cessent progressivement jusqu'à devenir inaudibles. Elles cèdent la place à une atmosphère tendue, rythmée par le cliquetis des instruments (...) et la soufflerie de la climatisation. L'incision est précise, les organes ne doivent pas être endommagés. La réussite ultérieure de la greffe dépendra de l'attention portée à la dissection des organes, de l'inégrité des pédicules, de la bonne qualité des vaisseaux. La tension et le pouls du donneur sont contrôlés jusqu'à ce que les organes soient définitivement ôtés de son organisme.
Libéré de son étau, le coeur tressaute vigoureusement et régulièrement en dehors de la cage thoracique. La synchronisation gestuelle des différents intervenants est primordiale car, au même moment, tous les organes vont subir une réfrigération rapide obtenue par l'irrigation d'un soluté glacial dans l'organisme du donneur. Le passage de ce soluté par voie veineuse permettra également de purger tous les organes de leur sang.
Ce lavage, qui a lieu alors que les organes se trouvent toujours en place dans l'organisme, n'est pas seulement effectué à travers le réseau vasculaire : il est complété par l'aspersion et l'immersion des organes avec une solution réfrigérée adéquate. Des aides-soignantes se relaient pour 'arroser' les organes, en versant, par-dessus les épaules des chirurgiens, le contenu de petites bassines remplies de liquides préparé à cette intention.
De leur côté, les chirurgiens massent les organes et les 'aident à blanchir'. Presque instantanément, les organes pâlissent tandis que l'eau dans laquelle ils baignent se teinte de rouge. Dans le même temps, le donneur perd son teint rosé qui devient cireux. Les chirurgiens qui travaillaient en face à face sur l'organe s'interrompent, posent les instruments, relèvent la tête, complètent le 'massage', évaluent l'organe et commentent parfois sa qualité.
Ces procédés conjoints d'aspersion, d'immersion et de lavage répondent (...) aux nécessités techniques et physiologiques requises par l'asepsie et la conservation optimale des organes. (...)
Raisons techniques, donc, mais aussi symboliques si l'on observe la gestuelle qui accompagne cette étape et si l'on reconnaît que l'eau est présente partout où les principes de mort et/ou de renaissance sont à l'oeuvre. Immobilisées temporairement, les fonctions organiques des organes reprendront dès que la greffe sera faite. L'organe vient de mourir pour son hôte initial, et dans le même temps il se charge d'un potentiel de vie qui se réactualisera dès qu'il sera greffé.
Des entités a priori antinomiques l'une à l'autre telles que la mort et la vie cohabitent si étroitement que seuls les fluides tels que l'eau et le sang, ainsi que les gestes et les émotions mis en place à ce moment-là, permettent de tenir 'séparés' les périmètres symboliques de la mort et de la vie, qui, autrement, se confondraient. (...) 'Là, c'est très étrange', me dit un réanimateur soucieux de me faire participer à la métamorphose qui s'accomplit sous nos yeux : 'Le coeur va bientôt s'arrêter... mais dans quelques heures ... C'est incroyable, il va renaître.'

En remplissant cette fonction médiatrice entre l'univers du vivant et celui de la mort, l'eau viendrait en quelque sorte rendre perméable la frontière entre deux mondes (...) étrangers l'un à l'autre, facilitant, symboliquement, le passage d'un état à un autre.(...)
(...) [D]u prélèvement à la greffe, les organes traversent trois phases thermiques différentes : la première, dite chaude, correspond au temps durant lequel les organes sont encore en place dans le corps du donneur. Le deuxième phase, dite froide, correspond au temps intermédiaire entre l'extraction et la réimplantation des organes. L'organe est en effet conditionné dans une glacière pour le coeur et le foie et dans un liquide à température ambiante pour les reins. La troisième phase est dite chaude et correspond à la réimplantation de l'organe dans le corps du receveur. (...)
Au terme du prélèvement, lorsque le sang se trouve entièrement purgé de l'organisme et que les organes ont été retirés un à un du corps, le donneur prend soudain les allures conventionnelles d'un mort. La perspective 'bénéfique' dont il jouissait jusque là se transforme aussitôt en nuisance : le bloc opératoire se vide instantanément de ses occupants tandis qu'une infirmière s'empresse de recouvrir le visage du donneur.

Il est d'ailleurs remarquable de constater l'évitement des soins qui concernent le visage et la tête du donneur en général. Qu'il s'agisse d'un soin de nettoyage, de l'extubation [manoeuvre consistant à ôter le tuyau reliant le respirateur à la bouche du donneur] ou encore du positionnement des paupières, les diverses manipulations (...) sont souvent implicitement déléguées à l'infirmière coordinatrice ou l'aide-soignante.
L'interne rembourre la cage thoracique et l'abdomen avec de grandes compresses afin de reconstituer le volume anatomique initial. Il enlève les écarteurs qui maintenaient béante l'ouverture corporelle, rapproche les parois abdominales et thoraciques, puis procède aux sutures chirurgicales. (...)

Les dernières tâches accomplies, le bloc opératoire est déserté de tous. Il est 3 heures 30 du matin, une aide-soignante est restée seule : elle doit remettre la salle en ordre, procéder à la toilette du défunt, ôter les perfusions, vider les poubelles ... Pressée de sortir, elle agit vite, casse un bocal et soupire à plusieurs reprises : 'C'est barjo, c'est barjo... On ne s'y fait pas.'

Les signes de la mort, désormais visibles, ordonnent le changement de statut du donneur et affectent les conduites des soignants. Sans qu'aucun élément extérieur nouveau n'intervienne - le corps du donneur n'est en effet guère plus sale à la fin d'un prélèvement qu'au cours du prélèvement - la souillure symbolique va pourtant entrer brutalement en scène. Le corps du donneur, désormais exposé à l'altération, s'efface derrière celui du mort dont la proximité apparaît dangereuse."

© CPI (Contemporary Publishing International) 2002
Editions des archives contemporaines
c/o CPI
3, rue de Plaisance
75015 Paris

Témoignage de chirurgien transplanteur (2002)

C'est avec beaucoup d'émotion que j'ai lu le témoignage d'un chirurgien, publié dans l'ouvrage de Claire Boileau : "Dans le dédale du don d'organes. Le cheminement de l'ethnologue" (Editions des archives contemporaines, 2002). Après une formation et une pratique infirmière, Claire Boileau s'est tournée vers l'anthropologie du corps, de la mort et du don. Anthropologue, chercheur associé au Laboratoire "Société, santé, développement" (CNRS, Université de Bordeaux II), elle a été membre du Conseil Médical et Scientifique de l'EFG (Etablissement Français des Greffes, remplacé depuis 2005 par l'Agence de la biomédecine).


Ouvrage cité, pages 83-87 :
"Durant cette enquête, une histoire surgissait régulièrement dans les discours des professionnels, histoire selon laquelle un chirurgien de renom avait quitté la profession après avoir été mis en présence de ce phénomène [les "manifestations résiduelles" observables chez les patients en état de mort encéphalique]. Il s'apprêtait à inciser le thorax lorsque le bras de l'opéré se mit à bouger. Il jura donc de ne plus jamais s'occuper de ce genre d'activité (...). La répétition de ce récit et, bien sûr, le phénomène auquel il faisait référence avait fini par m'intriguer au point de souhaiter le rencontrer, ce qu'il accepta sans détour.

'Quand j'ai quitté le service', me dit-il, 'on en était à la 100ème [prélèvement], j'ai dû en faire une cinquantaine. J'avais une sensibilité difficilement compatible avec ce type d'activité... L'impression d'être mangé par la somme des tâches. Je me sentais dispersé et j'avais l'impression de ne pas faire ce que j'aimais vraiment. Mais tout le monde est interpellé par le fait de trancher dans la chair de son contemporain, mais certains restent dans le déni. A des degrés divers, tous les chirurgiens font entrer de tels mécanismes. Si c'est le déni, il ne se passe rien. Moi je m'arrangeais très bien. Par exemple j'allais voir mon futur opéré la veille [le receveur], on discutait le bout de gras, il fallait répondre aux questions, à l'angoisse de la veille de l'intervention, et ils me demandaient : Est-ce que je vous verrais demain matin ? Je leur disais non, car j'avais besoin de ne pas les voir... C'est très utile, un champ opératoire [pièces de tissus stériles de différentes tailles installées sur l'opéré de façon à circonscrire et isoler la zone à opérer. De fait, le corps n'est plus visible dans son ensemble]. , et ... ça devient le muscle grand dorsal, les côtes à traverser. Il y a vingt ans, le chirurgien était le grand chef. Il était omnipotent. Maintenant, il est de plus en plus celui qui va faire l'acte technique sans être impliqué dans l'itinéraire du malade'.

Quelques jours après cette entrevue au cours de laquelle, malgré mes sollicitations réitérées concernant l'histoire en question, il n'avait rien dit de ce qui était raconté sur lui, il m'envoyait ce courrier qu'il qualifiait de 'compte-rendu non habituel d'un prélèvement d'organes'. Il souhaitait démontrer ainsi combien la pratique du prélèvement lui avait été pénible, au point d'abandonner ensuite, définitivement, toute activité chirurgicale. Je vous restitue une partie de ce témoignage si éclairant.

'Ah ! Vous voilà ! Tout va bien, vous pouvez y aller. C'est avec ces mots que nous sommes accueillis par le coordinateur du centre de prélèvements. Tout va bien signifie, en bref, que l'ensemble des critères requis est rassemblé chez le sujet en coma dépassé ; que les tracés électroencéphalographiques sont plats, signatures légales de la certitude de la mort ; que les instances ont apposé leur signature à l'autorisation de prélèvements ; et, enfin, que la famille a donné son accord.
Il nous accompagne auprès du donneur, un adolescent magnifique terrassé sur son lit. Autour de lui, les infirmières s'activent avec compétence. Elles disent : Il maintient sa tension, il a une bonne diurèse. Mais à qui s'adresse donc ce il dont elles parlent ? Est-ce simplement à ce grand corps préparé ici pour qu'il rende d'ultimes services ? Ou bien est-ce à cet adolescent qui a une histoire, une famille ?

Pendant que les préparatifs se poursuivent, je pense à ses parents, à ses amis, effondrés par la mort brutale, à qui il a fallu demander l'autorisation d'effectuer le prélèvement. Je ne les ai pas vus et me sens lâchement soulagé de ne pas avoir eu pour tâche de les affronter.
Mais je suis distrait dans mes rêveries, pour l'heure malvenues, par les nécessités du moment : vérifier l'état bronchique, demander une ultime radiographie pulmonaire, récupérer les résultats des dernières gazométries sanguines, etc., toutes ces occupations tellement simples et plus rassurantes que les pensées qui m'assaillaient tout à l'heure...
... Tout est enfin prêt. Champs opératoires installés, l'intervention peut débuter. Je saisis le bistouri électrique afin de tracer l'incision. Au premier contact avec la peau, le corps du donneur tressaille vigoureusement. Instantanément, j'arrête mon geste, saisi par l'effroi.
Il bouge ! dis-je à l'anesthésiste, sous-entendant par là, et de manière la plus concise, que je crains qu'il ne soit encore vivant, que nous ne soyons en train de commettre l'irréparable, de ... perpétrer un véritable meurtre.
Cela arrive, répond-il calmement. Ce ne sont que les arcs réflexes médullaires qui persistent. On va augmenter la dose de curare. Tu sais, on en met toujours avant les prélèvements. [NB : le curare n'est pas un anesthésiant, c'est un myorelaxant, donc il permet le relâchement des muscles, ndlr]. Eh bien non, je ne le savais pas ! Ou plutôt jusqu'à ce jour, je n'avais pas pris conscience que les réflexes médullaires persistaient et qu'un sujet en coma dépassé ne restait immobile qu'au prix d'une curarisation. De quel mort s'agit-il donc là, qu'il faille le calmer pour qu'il ne bouge pas ?
Mais si tu veux, poursuit l'anesthésiste, on arrête tout. Phrase assassine qui me renvoie, sans détour possible, la responsabilité de décider si le mort est bien mort.
Son coeur bat, le sang coule dans ses vaisseaux, ses poumons se soulèvent régulièrement au rythme du respirateur et, par sous-dosage d'anesthésique, il réagit à la brûlure du bistouri : rien de ce que je peux en saisir par mes sens ne me le différencie d'un vivant que l'on opérerait. Mais non ! Les électroencéphalogrammes sont bien plats. Je ne les ai pas vus, pas plus que je n'ai vu le spécialiste qui les a interprétés, mais je dois faire confiance. Tout est en règle. Et puis, le receveur de ces poumons est déjà en cours d'intervention et d'autres attendent encore le coeur, le foie ou les reins. Leur survie en dépend
. Le bistouri encore levé au-dessus de la peau, ces folles pensées tourbillonnent dans ma tête, négociation intime et cauchemardesque entre l'instinct qui refuse et la raison qui accepte, recherche désespérée d'arguments qui puissent balayer mes réticences et m'inciter à poursuivre... quelques instants encore, puis ma main s'abaisse et je trace l'incision.

Plus tard, coeur, poumons, foie et reins sont disséqués, cannulations en place, et tout est prêt pour le dernier acte du prélèvement. De la main droite, je tiens un clamp [pince servant à fermer un tuyau, une artère, une veine], mors écarté autour de la veine cave. Le geste reste suspendu par une ultime hésitation. Un collègue me presse : Mais qu'attends-tu donc ? Je serre le clamp. Le coeur s'arrête.
Le prélèvement effectué et les poumons soigneusement conditionnés dans une glacière, notre équipe s'esquive de la salle d'opération, tenant à bout de bras la précieuse cargaison. Le coeur et le foie suivront bientôt le même chemin. Est-ce seulement la réelle nécessité de réimplanter l'organe au plus vite qui nous fait prendre un pas pressé ? Ou bien n'adoptons-nous pas quelque peu l'attitude du voleur désertant furtivement le lieu de son méfait ? Quoi qu'il en soit, nous traversons rapidement les couloirs qui conduisent aux ambulances.
... Beaucoup plus tard, en fin de matinée, de retour d'un trop bref repos, j'apprends que tout se passe au mieux pour le greffé de la nuit.

Je devrais être content.'

Ce témoignage (...) montre à quel point la définition de la mort encéphalique s'accommode mal de certains signes extérieurs. (...)
Comme l'indique ce chirurgien, ces réflexes peuvent apparaître lors de l'incision. Néanmoins, d'autres signes, moins visibles mais en contradiction avec l'énoncé de la mort encéphalique, ont été relevés par certains auteurs dans la littérature médicale telle que la présence de décharges hormonales, incompatibles avec la notion d'arrêt total du cerveau. De tels indices, contraires à la définition de la mort encéphalique (entendue comme cessation totale et définitive de l'encéphale), ne traduisent pas pour autant la 'présence de la vie' au sens plein du terme, ou son retour possible. Ils interrogent les incohérences actuelles qui existent entre la formulation théorique de la mort cérébrale, ses critères d'appréciation et les tests destinés à la confirmer.

Bien que ces manifestations soient clairement identifiées et justifiées du point de vue neuro-physiologique, leur présence soulève de multiples questions : le donneur souffre-t-il ? De quelle douleur s'agit-il lorsque la conscience n'est plus ? Les automatismes sont-ils en dehors du champ de la vie ? Et de façon plus générale, le donneur incarne-t-il autre chose qu'un ensemble de fonctions mécaniques entre le moment où il est déclaré mort et celui où il n'est effectivement plus possible que ce type de réflexe n'apparaisse, c'est-à-dire à l'arrêt du coeur ?
'L'individu est considéré comme mort parce qu'il est mort à l'espèce humaine mais il n'est pas mort à l'espèce vivante', souligne L.V. Thomas à propos de cet état particulier [ L.V. Thomas, "Mélanges thématiques", L'Harmattan, 1993, p.7].
Aussi longtemps que les battements cardiaques perdurent, le donneur n'est jamais tout à fait considéré comme un défunt. L'arrêt du coeur a lieu au bloc opératoire au moment du prélèvement d'organes. Aussi la salle d'opération porte-t-elle bien son nom : l'opération qui s'y déroule concerne autant l'aspect chirurgical que symbolique. Le donneur change véritablement de statut : il devient un 'véritable' défunt".

Copyright 2002 CPI (Contemporary Publishing International). Publié sous licence par les éditions des archives contemporaines.

Editions des archives contemporaines
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75015 Paris

"No brain no pain" / "Pas de cerveau, pas de douleur"

1.-) Prélèvement sur patient en état de mort encéphalique :
Lorsque j'ai posé au corps médical la question de la douleur lors du prélèvement des organes d'un patient en état de mort encéphalique, la réponse a été : puisque le cerveau est mort ("en bouillie"), aucune douleur n'est possible.

Or la définition de la mort encéphalique s'accommode mal de certains signes extérieurs. Des réflexes peuvent apparaître lors de l'incision, lorsque l'équipe des chirurgiens préleveurs d'organes commencent le prélèvement. Claire Boileau, auteur du livre : "Dans le dédale du don d'organes. Le cheminement de l'ethnologue" (Editions des archives contemporaines, 2002), écrit :

"(...) d'autres signes, moins visibles mais en contradiction avec l'énoncé de la mort encéphalique, ont été relevés par certains auteurs dans la littérature médicale telle que la présence de décharges hormonales, incompatibles avec la notion d'arrêt total du cerveau. De tels indices, contraires à la définition de la mort encéphalique (entendue comme cessation totale et définitive de l'encéphale), ne traduisent pas pour autant la 'présence de la vie' au sens plein du terme, ou son retour possible. Ils interrogent les incohérences actuelles qui existent entre la formulation théorique de la mort cérébrale, ses critères d'appréciation et les tests destinés à la confirmer. Bien que ces manifestations soient clairement identifiées et justifiées du point de vue neuro-physiologique, leur présence soulève de multiples questions : le donneur souffre-t-il ? De quelle douleur s'agit-il lorsque la conscience n'est plus ? Les automatismes sont-ils en dehors du champ de la vie ? Et de façon plus générale, le donneur incarne-t-il autre chose qu'un ensemble de fonctions mécaniques entre le moment où il est déclaré mort et celui où il n'est effectivement plus possible que ce type de réflexe n'apparaisse, c'est-à-dire à l'arrêt du coeur ?"

Le problème posé par la question de la douleur ressentie par le patient en état de mort encéphalique lors du prélèvement de ses organes est complexe, car le patient en état de mort encéphalique est "aussi mort que nécessaire, aussi vivant que possible" ("As dead as necessary, as alive as possible", http://initiative-kao.de)

Il est indispensable que la question de l'anesthésie du donneur en état de "mort encéphalique" soit abordée dans le discours grand public. C'est loin d'être le cas à l'heure actuelle en France. Dans d'autres pays où la question est abordée (comme en Suisse), d'importantes disparités dans la pratique de l'anesthésie d'un hôpital ou d'une clinique à une autre, d'un pays à l'autre, d'une époque sur l'autre, se font jour. Cette constatation n'est pas faite pour rassurer l'usager de la santé. La réponse institutionnelle est :
"Lors de l'élaboration du protocole sur la transplantation d'organes et de tissus d'origine humaine, la question s'est posée de savoir s'il ne conviendrait pas d'adopter un critère uniforme dans toute l'Europe pour déterminer le décès d'une personne. Il a été décidé de ne pas fixer un tel critère, qui est de nature essentiellement scientifique et qui, de ce fait, pourrait encore être affiné à l'avenir. Il a donc été préféré de laisser cet aspect à la loi nationale." (M. Carlos de Sola, Chef du Service de la Bioéthique au Conseil de l'Europe)

2.-) Prélèvement sur patient "à coeur arrêté" :
Dans ce cas, la mort du cerveau n'est pas vérifiée. Le critère de détermination du décès repose sur le seul arrêt du coeur. La question de la douleur que peut ressentir un tel patient lors du prélèvement de ses organes se pose donc, puisqu'il est impossible de déterminer avec précision le moment de la destruction du cerveau. Aucun discours public n'existe en France en ce qui concerne le prélèvement sur patient "à coeur arrêté", encore moins sur l'anesthésie du patient donneur d'organes dans ce contexte...

"Pas de cerveau, pas de douleur" : ce principe fondamental, dans le contexte du prélèvement des organes sur patient "décédé" (mort encéphalique, patient "à coeur arrêté"), est loin d'apporter une réponse à toutes les questions que peuvent se poser l'usager de la santé et le corps médical, concernant le problème : douleur et prélèvement des organes sur patient "décédé"...