Scientific MOOCs follower. Author of Airpocalypse, a techno-medical thriller (Out Summer 2017)


Welcome to the digital era of biology (and to this modest blog I started in early 2005).

To cure many diseases, like cancer or cystic fibrosis, we will need to target genes (mutations, for ex.), not organs! I am convinced that the future of replacement medicine (organ transplant) is genomics (the science of the human genome). In 10 years we will be replacing (modifying) genes; not organs!


Anticipating the $100 genome era and the P4™ medicine revolution. P4 Medicine (Predictive, Personalized, Preventive, & Participatory): Catalyzing a Revolution from Reactive to Proactive Medicine.


I am an early adopter of scientific MOOCs. I've earned myself four MIT digital diplomas: 7.00x, 7.28x1, 7.28.x2 and 7QBWx. Instructor of 7.00x: Eric Lander PhD.

Upcoming books: Airpocalypse, a medical thriller (action taking place in Beijing) 2017; Jesus CRISPR Superstar, a sci-fi -- French title: La Passion du CRISPR (2018).

I love Genomics. Would you rather donate your data, or... your vital organs? Imagine all the people sharing their data...

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Nouvelles d'ados : Prix Clara 2007 : "Le monde d'en bas"

Créé en mémoire de Clara, décédée à l'âge de 13 ans des suites d'une malformation cardiaque, le prix Clara, sous la présidence d'Erik Orsenna, s'adresse aux écrivains de moins de 17 ans. "Les nouvelles du prix Clara nous ouvrent des fenêtres sur les rêves et les préoccupations des jeunes d'aujourd'hui." Pourquoi un prix Clara ? Erik Orsenna, président du jury : "Clara avait 13 ans. Clara aimait lire. Clara aimait écrire. Clara nous a quittés. Brusquement. C'est en l'honneur de Clara que nous avons voulu créer ce prix destiné aux adolescents qui aiment lire et écrire. Comme Clara." Les nouvelles du prix Clara 2007 ont été rééditées en octobre 2009 aux Editions Pocket. Une nouvelle a particulièrement retenu mon attention : "Le Monde d'En-Bas". L'auteur, Amandine Pohu, est née en 1991 et vit à Montpellier. Sa motivation pour avoir écrit une nouvelle si extraordinaire : "J'ai participé au prix Clara, d'abord pour tenter ma chance, mais lorsque j'ai pris connaissance de l'histoire de Clara, j'ai été vraiment touchée et j'ai voulu lui rendre hommage du mieux possible, montrer que je partageais la douleur de ses proches. Je voulais juste qu'on sache combien cette histoire m'a bouleversée."

Son histoire se passe à l'Académie d'Ebène. Kerian, 15 ans, n'est pas comme les autres. Ce rêveur est un Magicien-Né, un talent rarissime qui lui permet d'entrer à l'Académie, pour, un jour, être capable de traverser le Pont d'Acajou qui mène au monde d'En-Bas. Un destin inespéré pour ce collégien de la Grande Cité, entièrement construite en bois ensorcelé, qui a été bâtie au sommet des immenses arbres de la forêt dite enchantée. La Catastrophe, survenue il y a plusieurs milliards d'années, est un des moments les plus importants de l'histoire de la Grande Cité : les êtres d'En-Bas ont été victimes de la Terre que les eaux ont subitement innondée. Plus personne n'est jamais retourné En-Bas depuis la Catastrophe, car l'eau est supposée y être toujours présente et les habitants de la Grande Cité ne savent plus nager depuis des générations. A l'Académie d'Ebène, Kerian est un MNDTT : un Magicien-Né-Découvert-Très-Tard. Le Pont d'Acajou permet d'aller à la découverte de l'Au-Delà. A l'Académie, Kerian a appris à déjouer le sort d'interdiction, très puissant, qui permet de franchir ce pont qui mène à l'Au-Delà. "Dès qu'il fut sur ce pont, le sort d'interdiction se réactiva derrière lui". Chemin faisant, il se nourrira d'écorces d'arbres et de pommes, connaîtra le doute, la faim, l'épuisement, la lutte pour sa survie - les bois sauvages sont parfois peuplés de bêtes effrayantes - et d'une mystérieuse jeune fille - un rêve, croit-il. Mais ce rêve colle aux dures réalités de la vie : Clara est déjà dans le coma, elle s'accroche à la vie, tout en aidant Kerian dans sa progression une fois le Pont d'Acajou franchi. Clara, ce rêve né de la solitude, du doute, du manque qui assaillent Kerian dans sa quête (il voulait voir la mer, pourquoi au juste, il ne sait même pas nager !), deviendra vie dans l'Au-Delà : une vie à deux : Clara apprend à Kerian, ce magicien accompli dont les pouvoirs ont progressé tout au long de sa quête, à ... nager.

Amandine, votre nouvelle est bouleversante. Je vous souhaite de nombreux lecteurs.

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Les "ouvriers spécialisés de la transplantation"


Les chirurgiens transplanteurs se qualifient d’"ouvriers spécialisés de la transplantation". Si ce terme semble laisser peu de place à l’aspect éthique du métier, il pourrait néanmoins dissimuler une ambivalence des sentiments...

"L’ouvrier spécialisé des transplantations" : chevalier sans peur et sans reproche ou pompier pyromane ?

==> Lire l'article : cliquer ici (document PDF, 3 pages, 60Ko).

Job et le Pharisien : petite parabole au pays des transplantations


Dans cette parabole, il s'agit de la rencontre entre deux figures antinomiques :

Job est une figure de l'Ancien Testament : le Dieu sévère et vengeur de l'Ancien Testament a éprouvé la foi de Job en lui envoyant les pires épreuves. Même s'il s'est révolté contre Dieu, Job a gardé foi en lui, il finit donc par être récompensé par le Dieu de l'Ancien Testament.

Le Pharisien est un personnage clé du Nouveau Testament : il représente le bourgeois sûr de lui-même et de ses valeurs, politiquement et religieusement correct de la tête aux pieds. Jésus trouve néanmoins ce zèle suspect : préoccupé à produire les preuves de sa foi et de ses (bonnes) pratiques religieuses, le Pharisien oublie trop souvent que la vraie foi est enfouie au plus profond de soi, invisible aux autres. Mais Dieu reconnaît les siens...

Cette petite parabole met en scène un Job dont la fin est proche. On pourrait imaginer que ce pauvre Job "incarne" un patient en état de mort encéphalique, pour qui va se poser la question du prélèvement de ses organes, afin qu'il puisse aider des patients en attente de greffe. Parmi ces derniers, il y a un Pharisien, malade, mais sûr de son bon droit : bon citoyen, il lui est permis d'exiger de la médecine ce qu'elle dit pouvoir lui donner : une greffe, pour remplacer un de ses organes défaillants.

Depuis l’existence même de la chirurgie, de l’avortement, de la thérapie génétique et, en remontant dans le temps, de la dissection des cadavres, on se trouve dans une médecine de la transgression. La médecine des transplantations, elle aussi, est transgressive. Si l'avortement légalisé permet d'éviter la mort de jeunes femmes par milliers (on se rappelle les conséquences des avortements clandestins), il n'en reste pas moins qu'il implique le meurtre d'un foetus. Dans le cas de la transplantation, le prélèvement des organes d'un patient en état de mort encéphalique (avec intrusion dans le processus de mort) est justifié par l'espoir de sauver des patients en attente de greffe. Sans cet espoir, le prélèvement d'organes sur patient en état de mort encéphalique ne serait bien entendu pas éthique. Autrement dit, la justification éthique du prélèvement d’organes, c’est qu’on va aider des patients en attente de greffe. Si on prélève sans être dans cette optique, ce n’est pas éthique.

Puisqu'on est dans une médecine de la transgression, imaginons deux médecins à l'éthique irréprochable, mais aux camps opposés : l'un d'eux serait en faveur du prélèvement d'organes sur patients en état de mort encéphalique, l'autre y serait opposé. Tous deux, pour justifier leur position, diraient qu'ils ont choisi un camp : non pas celui qui est idéal (on est dans la transgression, la violence, il n’y a donc pas de camp idéal, où on est à l’abri des "mains sales"), mais celui que chacun croit être le moins pire. Si on refuse les greffes, des patients meurent. Si on les accepte, il faut en passer par l'étape de dépeçage de vivants-morts, c'est-à-dire de patients en état de mort encéphalique. Imaginons ces deux médecins aux vues opposées, loin du tapage médiatique, faisant leur travail au jour le jour, en se conformant à leurs choix, leur position éthique. Imaginons qu'on ne leur donne pas la parole, alors qu'ils sont au plus près des patients confrontés aux transplantations (côté donneur et côté receveur d'organes), mais que la communication grand public soit entièrement orchestrée par l'"AP-HP Marcom Agency", c'est-à-dire par une agence de communication et de marketing rattachée à l'Assistance Publique des Hôpitaux de Paris. Continuons à imaginer : la communication sur les transplantations serait faite uniquement par les greffeurs d'organes (et donc dans leur intérêt), et non par les préleveurs. Autrement dit, les difficultés rencontrées par les équipes médicales préleveuses d'organes, devant également obtenir le consentement des familles pour les prélèvements, seraient passées sous silence, déformées, minimisées, etc. En effet, qu'importe aux greffeurs le revers de la médaille : eux, ils sont là pour sauver des patients en attente de greffe. Pourtant, du prélèvement à la greffe, la route est longue, difficile et douloureuse. Il y a loin de la coupe aux lèvres.

Maintenant, gardez à l'esprit la position de ces deux médecins, la perspective éthique dans laquelle chacun d'eux se situe. Vous me direz : "ce sont des frères ennemis, comment voulez-vous qu'ils communiquent ?"

La parabole qui va suivre aurait pu être écrite par une tierce personne, distincte de ces deux médecins aux vues opposées, mais connaissant bien les ressorts du conflit, et ressentant vivement les choses.

Les chemins qui conduisent en enfer sont pavés de bonnes intentions, dit-on. La médecine d'aujourd'hui est une médecine de la transgression. Imaginons ce qu'on pourrait trouver à la croisée des chemins...

"JOB ET LE PHARISIEN. Petite parabole au pays des transplantations" :

==> cliquer ici (document PDF, 5 pages).

La mort civile et la mort encéphalique : une fiction juridique ?

Il s’agit d’opérer un rapprochement entre ces deux formes de mort, dans la mesure où toutes deux ne correspondent pas aux critères traditionnels de définition de la mort, qui sont triples : pendant près de deux mille ans, pour qu’il y ait mort, il fallait l’arrêt du cœur, des poumons et du cerveau. La mort était définie comme l’arrêt des fonctions cardio-pulmonaires et cérébrales. Dans le cas de la mort encéphalique, il y a destruction du cerveau, mais le cœur et les poumons continuent de fonctionner. Cette nouvelle forme de mort a été légalisée alors que s’effectuaient les premières tentatives de transplantation d’organes. La mort encéphalique et la mort cérébrale font toutes deux référence au concept du cerveau comme chef d’orchestre des autres organes : à partir du moment où il cesse de fonctionner, la mort des organes est programmée. C’est ainsi qu’en 1996 est survenu un bouleversement de la définition traditionnelle de la mort, définition vieille de quelque 2000 ans, selon laquelle la mort correspond à l’arrêt définitif du cœur, des poumons et à la destruction du cerveau. Depuis 1996, la mort correspond à la destruction irréversible du cerveau. Peu importe que le cœur et les poumons continuent de fonctionner, c’est à dire que le corps du patient en état de mort encéphalique soit encore vascularisé, que son cœur batte toujours. La mort encéphalique équivaut à la mort de l’individu. Une personne en état de mort encéphalique est légalement morte. Toutes les lois de bioéthique depuis 1996 réaffirment ce principe. Or une personne en état de mort encéphalique a le teint rose et paraît simplement dormir, du fait qu’elle respire par respirateur artificiel et que son cœur bat.

Comment résoudre cette contradiction entre le domaine juridique et celui de la réalité, constatable de visu, en ce qui concerne la mort encéphalique ? La mort civile (issue du droit romain et du Code Napoléonien, abolie définitivement en France par la loi du 31 mai 1854), a pour la première fois introduit l’idée que la personnalité juridique peut être indépendante de la personne humaine. En d’autres termes, une personne déclarée en état de mort civile existait bel et bien, puisqu’elle était en vie. Bien que biologiquement vivante, elle était morte pour l’Etat civil.

Le diagnostic de mort encéphalique déclare légalement mort un patient ayant irréversiblement perdu l’ensemble de ses fonctions cérébrales, mais dont le cœur bat toujours. Dans les deux cas, mort civile et mort encéphalique, nous avons affaire à ce qui ressemble fort à une fiction juridique. Il s'agit d'un concept juridique. En effet, une fiction juridique est "un mensonge technique consacré par la nécessité" (définition de Rudolf von Jhering). Cette manipulation de la réalité peut s'exercer sur un fait, une situation ou une norme. Elle consiste soit à nier soit à prétendre, sciemment, à une prétendue vérité, afin d'apporter le débat non pas sur le terrain de la preuve, mais du fond. Les sources matérielles du droit, législatives ou jurisprudentielles, font appel à la fiction pour exercer une emprise sur la réalité. On peut opérer un rapprochement entre la mort encéphalique et la fiction juridique en pensant à ce dialogue entre un proche de patient en état de mort encéphalique et une infirmière coordinatrice de l’équipe médicale de transplantation : "Mais enfin, madame, êtes-vous certaine qu’il est mort ? Je le vois respirer et sa peau est rose. Il me semble qu’il est mourant, mais pas encore mort". Et la réponse de la coordinatrice : "-Ah non, il est bel et bien mort, il n’y a aucun doute là-dessus. Et c’est aussi ce que confirme la loi." [NB : elle fait référence à la loi de bioéthique d’août 2004]. Le proche de ce patient le voit encore en vie, tandis que la coordinatrice de l’équipe des transplantations le voit mort, et cette mort est confirmée par la loi. Cette mort encéphalique, cet état d’"inquiétante étrangeté" seraient-ils un mensonge technique consacré par la nécessité, celle des greffes d’organes ? En effet, de plus en plus de patients sont en attente d’une greffe, et la situation de pénurie de greffons perdure.

Mentionnons ici quelques exemples de "fiction juridique" courants :

• La personnalité juridique.
• L'enfant à naître est supposé né chaque fois qu'il en va de son intérêt, en matière d'héritage notamment.
• L'adoption, qui fait de l'enfant adopté celui des parents adoptifs.
• L'adage "Nul n'est censé ignorer la Loi" est un autre exemple de fiction juridique employé en droit.
• L'absence :
Une personne absente, dont on ne sait si elle est vivante ou décédée, peut survivre juridiquement : elle sera considérée juridiquement comme vivante pendant un temps (10 ans), puis décédée pendant un autre temps (au bout de 10 ans). Or il n’y a aucune chance pour que cela corresponde à la réalité des faits. Cette personne absente (si elle réapparaît) peut même faire l’objet d’une "résurrection". On est donc bien dans une fiction, nécessaire du point de vue de la loi.

Dans chacun de ces cas, il est fait appel à une fiction pour exercer une emprise sur la réalité.

Nous tenterons d’analyser dans quelle mesure la mort encéphalique pourrait correspondre à une fiction juridique, au sens où il serait fait appel à une fiction (la mort encéphalique est appelée par les spécialistes la "mort invisible") pour exercer une emprise sur la réalité (celle de la nécessité d’opérer des patients en attente de greffe). Sera ensuite analysée la question de la mort civile en tant que fiction juridique. Enfin, nous verrons dans quelle mesure il est possible d’opérer un rapprochement entre la mort civile et la mort encéphalique, en tant que fiction juridique.

Lire l'ensemble de l'article : la mort civile et la mort encéphalique : une fiction juridique ? (document PDF, 13 pages, 288 Ko)
==> cliquer ici.

La valise diplomatique. Une fiction médicale


Je me suis décidée à écrire sur ce sujet aux frontières entre la vie et la mort, la mort et la vie, un no man’s land où nous, chirurgiens et chirurgiennes, procédons en passeurs anonymes à des échanges clandestins. Nous passons ces frontières en clandestins : «Non, je n’ai rien à déclarer» (ce territoire ne fait pas encore partie de l’espace Schengen). «Valise diplomatique !». Je brandis mon I.D. justifiant mon Immunité Diplomatique, et je franchis sans histoire les frontières successives, avec ma précieuse valise, que personne ne m’a demandé d’ouvrir. En général, à ce moment là, des images m’accompagnent : un ange aux ailes de sang. Pourquoi du sang ? J’ai dû essayer de faire rentrer mes ailes dans les gants chirurgicaux. Pas précisément adaptés. Je saigne, je sais, ça fait partie du métier. «Le sang coule, c’est le métier qui rentre». «Ce qui ne détruit pas rend plus fort». Ces phrases reviennent souvent dans la bouche de mes collègues. Des phrases pour cimenter les briques des épreuves.

Quand j’étais étudiante en première année de médecine, l’année du redoutable concours, l’amphi était bondé en début d’année. Un de nos profs procéda à un écrémage selon une recette maison, sans attendre le concours : «En choisissant médecine, vous vous préparez à passer votre vie dans le sang, l’urine, la merde et le vomi. Ceux que ça gêne, il faut qu’ils partent à côté : ils apprendront à vendre des savonnettes». Trois cours plus tard, un bon quart des étudiants avait déserté l’amphi pour de bon. A la grande satisfaction du prof. En même temps que le sang et compagnie, il aurait dû mentionner le manque de sommeil. Parler du sommeil à un «chir.» (c’est comme ça qu’on nous appelle dans le métier) équivaut à parler du sucre à un diabétique. Orgie de douceur vengeresse qui me traverse, dans le sillage de l’ange aux ailes de sang.

Depuis 5 ans, je supervise les internes dans le service de chirurgie pédiatrique d’un grand hôpital parisien. Les usagers de la santé nous tiennent pour des scientifiques, des grands prêtres de la Science Exacte : chirurgie assistée par ordinateur pour opérer les organes mous en endoscopie, chirurgie au laser, robot pour opérer la cataracte, système high-tech de chirurgie assistée par ordinateur pour la pose de prothèses de genoux : la précision chirurgicale est devenue numérique. La chirurgie, c’est Matrix ; le chirurgien, c’est James Bond. Comme l’espion britannique de Sa Majesté, j’utilise la technologie de pointe en m’efforçant de ne pas faire de vagues. «Painless civilization ¹». C’est le package que l’hôpital vend à l’usager de la santé. Un ami qui est comptable dans une clinique privée m'a repris l’autre jour : «Tu ne dois plus parler de malade ou de patient. Il faut parler de client». Je lui ai répondu : «Pour une fois que la compta et le marketing s’entendent !... D’habitude, le marketing dépense des sous et la compta râle».

«On va opérer votre petite Mélanie en chirurgie mini invasive, à cœur battant. Pas besoin de lui ouvrir la cage thoracique, il suffira de pratiquer quelques incisions minimes. Pas besoin de lui casser les côtes, pas besoin non plus d’utiliser le CEC (Système de Circulation Extracorporelle) qui gère l’arrêt temporaire du cœur et des poumons, la circulation du sang s’effectuant en 'itinéraire bis' pendant ce temps, grâce à une machine qui relaye les fonctions cardio-pulmonaires, tout ceci après ouverture de la cage thoracique et écartement des côtes. Lorsqu’on utilise cette méthode de chirurgie traditionnelle invasive, on opère ‘à ciel ouvert’, comme disent les chirurgiens. Pour Mélanie, plus besoin de tout ça. Par les toutes petites incisions qu’on pratiquera sur son thorax, on entrera les instruments destinés à opérer. Un chirurgien assis à une console équipée d’une image en 3D et d’un système infrarouge commandera, ou téléguidera, si vous voulez, les mouvements des instruments opérant à cœur battant. Vous voyez, ce n’est pas le robot qui opère, c’est le chirurgien, pour autant plus besoin d’ouvrir le thorax et d’utiliser la CEC. Rassurez-vous, c’est une opération pratiquée couramment aujourd’hui, votre petite fille sera sortie de l’hôpital et totalement rétablie en 3 jours». Tandis que je parle ainsi à la mère de ma petite patiente de 6 ans, l’ange aux ailes de sang me traverse à nouveau, cette fois-ci, il opère à ciel ouvert. Le fruit de vos entrailles est béni !

Chirurgie mini invasive, coelioscopie, etc. : je suis une chirurgienne informatisée, et je veille à avoir les derniers logiciels. Ils viennent de Californie. Silicon Valley, l’université de Stanford, l’UCLA (University of California, Los Angeles), etc. Le progrès est relégué au grenier. Nous sommes à l’ère des technologies, biotechnologies, bioéthique, éthique médicale. L’autre jour j’ai lu un article dans le NEJM, le très sérieux «New England Journal of Medicine», écrit par un «Medical Bioethicist PHD». J’ai mis un moment avant de déchiffrer ce que recouvrait exactement ce terme barbare. C’est dans la langue de Shakespeare, mais ce n’est pas du Shakespeare ! En salle de garde, un interne résume la situation : «La biotechnologie, c’est de la technologie bio. Et la bioéthique, c’est pour réfléchir là-dessus. Internet ; l’intranet et l’extranet, tout ça c’est bio, comme la Vie Claire. Puisqu’on nous promet des écrans organiques pour nos ordinateurs de demain… Jamais entendu parler des écrans OLED ?»

¹- Titre d'un essai du philosophe Japonais Masahiro Morioka, Professeur à l'université d'Osaka. Lien vers cet essai (version anglaise) : "Painless Civilization: A Philosophical Critique of Desire" (2003) ==> cliquer ici.

==> Lire la suite de La Valise Diplomatique (Format PDF) :
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A lire également :

==> Des chirurgiens et des robots : cliquer ici.
==> Des chirurgiens et des robots (suite) : cliquer ici.

Des chirurgiens et des robots


JOB et le PHARISIEN :

Un Pharisien (de la ville de Pharis) allant sur des béquilles le long de Montraison rencontre Job cheminant, malade, sur la route de Saint-Désir. Ils en sont les premiers étonnés : quoi, c’est ici et maintenant, le croisement entre Montraison et Saint-Désir ? Ils s’examinent de loin sans beaucoup d’indulgence réciproque en cet endroit où la lumière tient lieu de multitude. Job en oublie ses “Pourquoi” adressés à Dieu et les adresse mentalement au Pharisien contre lequel il sent sourdre en lui le vin de la révolte. Quoi, il va falloir se croiser (chacun veut continuer sa route). Job se dit qu’avec cette brève rencontre - ô parabolique ironie - l’autre va trouver quelque réconfort : un peu de vin. Lui, qui a moins que rien, il va encore falloir qu’il donne comme en offrande à ce Pharisien un peu de ce moins que rien. Enfin ça, c’est lui qui le dit. Pour l’autre, un verre de ce vin honnête, après ce long chemin, vaut son pesant d’or. Donc, ils vont se croiser.

Allons, ce n’est pas si terrible que ça. Qu’est-ce, un carrefour, en comparaison de la croix que porte Job - celle qu’il ne pourrait jamais, fût-il le plus madré des marchands, vendre à un Pharisien, même pour quelques deniers. Cette croix dont il ne se séparerait pas pour tout l’or du monde. Un petit croisement, a-t-on dit ? Mais c’est qu’il commence à sacrément s’élargir dans l’espace et dans le temps, ce petit croisement-là. C’est connu, dès qu’on parle d’argent, qu’on en ait ou non, les choses prennent tout de suite une autre dimension.
Bon, supposons que le passage de ce carrefour ne soit pas une mince affaire. Ni pour l’un, ni pour l’autre. Dans les quelques mètres qui précèdent ce croisement, l’un comme l’autre raffermissent leur allure. L’un va sur ses béquilles comme s’il s’agissait d’être porté par les tuteurs de la Raison (Savoir et Prospérité) en personne, tandis que Job semble ne plus toucher terre, comme porté par deux ailes. On dirait qu’il est épaulé par Nostre Miséricorde et Sainte-Gloire faits hommes. Ils vous ont cet air d’être tout droit sortis de l’Ancien Testament. Mais plus ils se rapprochent l’un de l’autre, plus leur allure s’humanise aux yeux du témoin de cette scène.
Moins figés, moins symboliques, mais n’est-ce pas là qu’ils vont prendre leur sens le plus biblique. Toujours au regard de ce témoin. On devine qu’il se pourrait bien qu’ils vivent cette scène sans échanger un mot. Alors, ce serait dommage, n’est-ce pas. Et cette scène, elle ne va pas être racontée par l’opération du Saint-Esprit. Présence bien humaine, donc, d’un tiers dont la parole sera esprit de communion, et non rage de la communication.
D’abord confondus avec leur segment de route respectif, à les regarder au loin progresser ainsi, ils semblèrent, plus ils se rapprochaient l’un de l’autre, en émerger, prendre corps directement à partir de ce paysage - plus exactement à partir de la lumière de ce paysage. Ils n’allaient pas se croiser idéalement, mais dans la réalité. Le témoin précise, car il se pourrait qu’arrivé à ce point de l’histoire, un lecteur s’exclame : “C’est aussi beau qu’irrémédiable !”.

Déshabiller Pierre pour habiller Paul, ou une rencontre inespérée entre Job et le Pharisien ?

Eté 2002, Ecole Européenne de Chirurgie, au cœur du Quartier Latin à Paris. J’assiste à une « démo » en chirurgie robotique. En salle de dissection, qui ne comptait ce jour là que des âmes vives, quelques chirurgiens s’exercent, en manipulant deux « joysticks », sortes de commandes manuelles du robot chirurgical da Vinci™. Ces « joysticks » commandent des instruments chirurgicaux situés au bout de deux bras mécaniques, à distance de la console où est assis le chirurgien. Celui-ci a le visage penché vers un écran en 3D et manipule les « joysticks » tout en regardant ce qui se passe à l’écran. Les instruments, pourtant situés à quelques mètres de la console, sont commandés par les mains du chirurgien sur les « joysticks ». Ceux qui observent la scène voient les instruments chirurgicaux, tenus par les bras du « robot », en train d’opérer sur de petits éléments du « training kit ». Ce dernier est censé imiter la texture de certains organes humains. On dirait un mini terrain de jeux pour enfants en maternelle, en matière caoutchouteuse aux couleurs vives.

Les exclamations fusent. Certains chirurgiens seniors (chefs de service ?) lâchent, du haut de leurs ans : « C’est comme au tennis de table ! », tout en donnant du poignet à petits coups secs et raides lorsqu’ils manipulent les « joysticks ». Ils regardent autour d’eux en quêtant les rires du public (collègues et infirmières) – visiblement ils sont venus pour pique-niquer (bbbrrr ! il ne ferait pas bon être opéré avec eux aux commandes du « robot » !). Oubliées leurs longues heures d’étude en salle de dissection, pour le moment ils singent leurs petits-fils en pleine action sur leur Gameboy. Car pour eux c’est ce qu’on leur présente : un nouveau jeu pour grands enfants, made in Disneyland. Tantôt ils fouettent l’air au dessus du « kit de training », tantôt ils le massacrent. Vu ce qu’ils font subir à ce pauvre caoutchouc, je n’aimerais pas être à la place des organes opérés ! Quelques jeunes infirmières s’essaient timidement : « Comme c’est facile ! ». Elles piquent, cousent avec précision : de vraies « petites mains » de couturière de chez Dior ! On croirait entendre le caoutchouc soupirer de soulagement.

Un peu à l’écart, quelques chirurgiens de l’AP-HP conversent à bâtons rompus. Je me joins à l’un de ces groupes. Parmi eux, un « Chir. digestif », comme on dit dans notre jargon, au sein du service des ventes, dans notre boîte californienne de matériel de chirurgie robotique, pour désigner les prospects et clients, selon leur spécialité : GYN (épeler chaque lettre en anglais, désigne la gynécologie), urologie, cardiaque, pédiatrique... C’est de pédiatrique que l’on parle, justement.

Le « Chir. » de l’AP-HP raconte : « C’était la nuit du 24 décembre, Noël il y a 10 ans, mais je m’en rappelle comme si c’était hier. Depuis, à chaque Noël, je me repasse le film. »
Il poursuit : « Un petit garçon de 8 ans. On venait de le perdre sur la table d’opération. On annonce le décès aux parents, on leur demande s’ils permettent qu’on prélève les organes de leur petit garçon. Il faut qu’ils prennent leur décision très rapidement. C’est oui. On retourne au bloc, on pose ailleurs le doudou que le petit tient encore dans ses bras, et on ouvre. Je peux vous dire que tout le monde présent, les toubibs, les infirmières … (il poursuit en mimant de ses deux index le tracé des larmes coulant de ses yeux à ses joues) ». Et cela continue, ses souvenirs coulent en de longs et discrets sanglots, interrompus pour mieux reprendre, atteignant ceux qui écoutent comme un coup de poing à l’estomac. Tout le monde autour a en effet le souffle coupé. Pourtant, ce qu’il confesse là, c’est connu : un prélèvement d’organes. Un process règlementé, dont la médecine est fière. Le point d’orgue du progrès de la médecine. Comme la chirurgie robotique. Alors pourquoi ce regard traqué, cette voix honteuse, ces doutes qu’il cloue irrémédiablement aux quatre coins des murs qui ont des oreilles, les miennes en l’occurrence ??

Je repense au Directeur Commercial de ma boîte de chirurgie robotique : Affalé derrière son bureau enterré sous des piles d’e-mails imprimés (des printouts, dans notre jargon de start-up californienne), tasses à café vides et sales, gants chirurgicaux (il y a même un ou deux scalpels qui dépassent des papiers), et tout ce que je ne vois pas (attention : ce type est dangereux !!!), il me lance : «Qu’est ce que vous croyez ? Depuis notre première présentation, il y a cinq ans, ils rigolent toujours, à Foch ! Morts de rire, les gars !».

Se reportant cinq ans en arrière, il poursuit, très Dir. Com. made in USA à la conquête des marchés européens :

«On a fait une dizaine de cas en chirurgie cardiaque avec le robot chirurgical. Tous les patients sont morts, mais on continue les essais cliniques. Le système de chirurgie assisté par ordinateur coûte 1.200.000 EUR, plus les instruments. » Il ajoute, comme en voix off de son discours commercial d’il y a cinq ans à l’Hôpital Foch : « Ouais, ils rigolent encore !».

Certes, cinq ans après ces débuts ingrats, quelque 10.000 cas ont été effectués, dans cinq spécialités chirurgicales, et les statistiques indiquent que le taux de mortalité opératoire n’est pas plus élevé en chirurgie robotique qu’en chirurgie traditionnelle. Bien sûr on ne peut pas encore faire en chirurgie robotique tout ce qu’on fait en chirurgie traditionnelle, mais on progresse... de marquage CE en marquage FDA, à moins que ce ne soit de marquage FDA en marquage CE, afin d’autoriser les instruments et les procédures en Europe et aux USA...

Je tente de suivre, mais je suis à la ramasse... Le milieu hospitalier institutionnel français et ses dédales kafkaïens de règlementations normées et codées ont bien du mal à suivre les cadences imposées par la FDA. D’ailleurs, le dédale kafkaïen, qui ne connaît aucun antécédent en matière de chirurgie robotique, refuse de suivre, il se cabre et voilà que cela tire à hue et à dia entre les «approbations » CE et FDA ! Dommage pour moi, je suis au milieu ! Voilà pourquoi il est indiqué sur mes cartes de visite que je suis la « Coordinatrice des Ventes » de notre société de chirurgie robotique : je me fais reprocher mon inconsistance par le milieu hospitalier institutionnel français, tandis que côté américain, ils disent que les Français sont de sacrés coupeurs de cheveux en quatre ! Considérant avec perplexité une de ces satanées cartes de visite mentionnant mon rôle de « Coordinatrice », je visualise l’expression idiomatique en anglais : « se pencher en avant en arrière », « to bend over backwards ». A la place de « Coordinatrice », je ferais volontiers imprimer : « En avant avec les Américains, en arrière avec les Français ! », ou encore : « Je suis comme le bon dieu ou le sucre dans le café au lait : partout et nulle part à la fois !».

Dans le métro, en route pour mon domicile, je navigue entre l’histoire du prélèvement d’organes sur le petit garçon de 8 ans et celle des développements de la chirurgie robotique résumée par mon boss affalé derrière son bureau. Le visage du progrès médical n’est pas aussi lisse qu’on voudrait nous le faire croire... Pourquoi ces chirurgiens chevronnés sont-ils encore bouleversés par la mort d’un enfant 10 ans après ? Quels regrets, quels doutes les hantent ?

Un peu plus tard, il se trouve que j’écris au Professeur David Khayat, chef de service du département d’oncologie à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, au sujet de son livre :
« Le Coffre aux âmes », XO Editions (paru en 2002) :

Que contient la boîte de Pandore d’un grand hôpital New-Yorkais à la pointe de la technologie ? En ouvrant cette boîte, David Khayat nous révèle les arcanes majeurs et mineurs des plus grands services d’hématopédiatrie et d’obstétrique au monde, à St Thomas Hospital, New York.

On s’attend à voir les démons de la science et les dieux ou demi-dieux de la religion s’entre-tuer, le Bon Dieu tirer le diable par la queue, « un thriller médical haletant », genre mystique.
A St Thomas Hospital, un toubib et sa femme se transforment en Orphée et Eurydice, un chef de service mondialement réputé en bonze tibétain pour le meilleur et pour le pire. Entre un médecin qui vendrait son âme aux diables de la réincarnation (son âme, donc celle des autres) pour vous guérir, et un autre qui accompagne, soulage et guérit sans outrepasser les limites du progrès technique, médical et humain contemporain, ne seriez-vous pas un tout petit peu tenté(e) de choisir le premier ? Si c’est le cas, ouvrez donc la boîte de Pandore, celle du « Coffre aux Ames ».

Un homme de science s’empare de la religion et des mythes indo-européens comme un dictateur le ferait du pouvoir lors d’un coup d’Etat. Le chef du service d’hématologie pédiatrique de l’Hôpital Saint-Thomas, après un séjour dans un monastère secret sur les pentes de l’Himalaya, se transforme en machine infernale à sauver pour venger la mort des deux êtres qui lui étaient les plus chers.
« Meurs et deviens ». Tandis que la Mort Bleue, ou Syndrome de Steiner, sévit dans le service d’obstétrique, des enfants leucémiques condamnés à une mort imminente sont mystérieusement sauvés in-extemis dans le service voisin, celui d’hématopédiatrie. Un couloir sépare les deux services.

Le Docteur Lévine, jeune interne ayant travaillé dans les deux services et autant de dettes envers les morts (son meilleur ami) qu’envers les vivants (sa femme), va devoir élucider le mystère de la Mort Bleue. Le Centre for Disease Control de New York, le gardien du Coffre des Ames, les religions judéo-chrétiennes, le médecin « qui est là pour vous guérir, quels qu’en soient les risques, quel qu’en soit le prix »…entrez dans la prestigieuse Fondation Greenspan dont les chefs de service sont les grands prix de l’Académie Nationale, et voyez comme ils ont charge d’âmes.

Avoir charge d’âme, c’est déshabiller Pierre pour habiller Paul, ou faut-il espérer une rencontre inouïe entre Job et le Pharisien ?

Aujourd’hui, comme chaque lundi depuis au moins trois ans, conférence téléphonique avec la maison mère, située dans la Silicon Valley californienne. Et comme toujours revient LA question :
[La maison mère] : « - Combien de systèmes prévoyez-vous de vendre ce trimestre ? Nous, on en a vendu 10 sur tout le territoire US le trimestre dernier. On compte faire encore mieux ce trimestre».
[L’Europe, baptisée : ROW : Rest of the World] : “- Des trois ventes prévues, aucune ne s’est réalisée, l’une d’elle est reportée d’au moins 6 mois, l’autre est annulée, la troisième nécessite un montage financier complexe qui prendra du temps»
[La maison mère] : « - Combien de temps ?»
[ROW] : « -…»
Sur ce, le VP Sales de la maison mère nous sort un joke américain pur sucre.
A ce point du conference call, on a en général le choix entre trois alternatives :

- si pas de système à 1.200.000 € vendu ce trimestre, vous êtes tous virés. Ca fait trop longtemps qu’on vous a avertis.
- on va vous envoyer nos gars des finances et du marketing pour réaliser un audit des opérations européennes.
- l’anecdote exemplaire illustrant la supériorité des Américains sur les Européens. La substantifique moëlle de cet axiome est régulièrement extraite lors des grand’messes en interne et autres worldwide sales meeting : « american technology is the best technology in the world ».

Cette fois-ci, ce sera l’anecdote :
[La maison mère] : « - Eh les gars, qu’est-ce que vous dites de ça ? Y a un chirurgien, il voulait le « robot » pour son service de chirurgie cardiaque, et l’administration de sa clinique a refusé de prendre en compte cette demande pour l’année à venir. Alors il a dit qu’il paierait lui même cash pour le « robot ». Il a été voir l’administration, il a sorti 1.200.000 USD de sa poche et il leur a demandé de commander le da Vinci™. »

Sous entendu : bon, vous avez de la chance, vous vous en tirez cette fois-ci parce qu’on est de bonne humeur, mais bougez-vous, ou on vous loupera pas la prochaine fois.

Mes patrons « ROW »sont de charmante humeur. Ca parle Q1, Q2, Q3 et Q4[1] à portes closes et farcies aux éclats de voix. Pendant ce temps, je sue sur mes tableaux croisés dynamiques, c’est-à-dire que le sablier à l’écran de mon ordinateur m’indique qu’il est en train de mouliner une base de données sur tableur XL avec l’application « Business Object » - que j’ai d’ailleurs fini par surnommer « Business Abject », parce que quand les équipes de la maison mère en Californie font des mises à jour sur Business Object, ils oublient d’effectuer les réglages adéquats pour la partie « ROW. ». A la suite de quoi je me retrouve « plantée » quand je veux mouliner mes données pour la mise à jour du reporting des cas en chirurgie robotique pour l’Europe, alias ROW. Cela m’arrive au moins un vendredi par mois, vers 19h30.

Heureusement qu’il y a les congrès et autres trade fair (foires commerciales ?!) pour me faire oublier ces tracasseries. Je me fais alors copieusement engueuler par les chirurgiens détracteurs de la chirurgie robotique – ils ont l’air d’être particulièrement nombreux en Allemagne ! « Mes patients se foutent de la cosmétique, madame ! Ce qu’ils veulent, c’est que je leur sauve la vie, qu’ils aient une petite cicatrice ou une grande balafre leur importe peu". Et il énonce : « Ce que vous faites là, c’est peine d’amour perdue! » en me lançant une œillade définitive, fin de non recevoir à ma déclaration d’amour intransitif.

Dans l’amphithéâtre où est retransmis en live un cas de chirurgie robotique en digestif, c’est presque l’émeute. Le public de la salle, composé de chirurgiens allemands pour la majorité, lance sur un ton excédé : « Ce qu’on nous montre ici va à l’encontre des règles de la chirurgie traditionnelle ! ». Le chirurgien qui pratique le cas digestif en live sur un patient si corpulent qu’à l’écran du système de chirurgie robotique, on est en plein fog londonien, face à ces assauts répétés, finit par accuser un très léger tremblement de la main et du sang jaillit soudain dans le fog londonien. Exclamations consternées du public : « Oohhh !!!».

Une chirurgienne renommée est en retard pour la session de démonstration et le training sur le système. Elle a pourtant requis cette formation auprès du Directeur de la Formation qui travaille pour la société de chirurgie robotique. Celui-ci est également un chirurgien chevronné. Au bout d’une heure d’attente, elle arrive en trombe et écarte d’un geste de la main les tentatives d’explications à peine amorcées par son collègue formateur. « - Pas le temps ! Je trouverai bien. C’est censé être intuitif, votre système de chirurgie robotique, non ? C’est ce qui est écrit dessus, on va voir si c’est vrai ». S’emparant des « joysticks », elle tranche alors d’un geste sec et définitif l’aorte du malheureux Henry qui servait de terrain d’essai.

Ah oui, il faut que je vous présente Henry : dans les laboratoires pharmaceutiques et autres sociétés qui fabriquent et commercialisent du matériel médical et chirurgical, on utilise une périphrase pour désigner les corps sans vie qui servent de terrain d'essai. On ne parle pas plus de cadavre que de la corde du pendu. Dans ma société, on dit un Henry pour désigner la personne dont on respecte une des dernières volontés : que son corps, une fois mort, serve aux expérimentations pour faire avancer la science.

[1] (N.d.t. : Q= quarter= trimestre)

Des chirurgiens et des robots (suite)


Octobre 2002, Ecole Européenne de Chirurgie, Paris.

Je dois assister à un workshop, en langage ROW cela signifie un atelier : il s’agit de faire des essais de clampage de l‘aorte, toujours avec l’aide de la chirurgie robotique, également appelée téléchirurgie ou encore chirurgie assistée par ordinateur. Si l’on parvenait à clamper l’aorte, cela permettrait d’éviter de courir le risque d’endommager, par exemple, les artères coronaires que l’on tente de revasculariser au moyen d’un stent, sorte de petit ressort que le cardiologue place dans l’artère pour la maintenir ouverte et éviter la re-sténose, c’est-à-dire une nouvelle obturation de l’artère.

Pour positionner ce stent dans l’artère, il faut placer un introducteur, puis un cathéter guide, le guide étant constitué d’un fil de fer. Le cardiologue introduit par cette voie un minuscule ballon. Lorsqu’il gonfle précautionneusement ce ballon, le stent, sorte de petit ressort, va se positionner pour maintenir l’artère ouverte. Ce procédé, bien que courant, est délicat, puisqu’il nécessite une introduction par voie veineuse. De même, le processus d’implantation d’un pacemaker nécessite une introduction par voie veineuse, pour le fil conducteur ou sonde d’entraînement (heureusement le boîtier du pacemaker n’est pas introduit par voie veineuse !)

Voici des informations sur les nouveaux stents : L'Express du 30/05/2005
Santé : Du ressort pour les artères

par Vincent Olivier

Implantés dans les vaisseaux obstrués, les nouveaux stents limitent le nombre de réinterventions chirurgicales

C'est un drôle de petit ressort, de quelques millimètres à peine. Son nom: le stent. Son champ thérapeutique: les maladies coronaires, qui entraînent près de 45 000 décès par an rien qu'en France. Son rôle: dilater un vaisseau obstrué. Son intérêt: éviter une intervention chirurgicale lourde, un pontage artériel par exemple. Mon tout donne un succès impressionnant puisqu'on implante, chaque année, plus d'un million de stents dans le monde. Et ce, même si une deuxième intervention s'avère nécessaire dans 20, voire 30% des cas.


A l'occasion d'un congrès scientifique qui s'est déroulé à Paris la semaine dernière, les médecins ont fait le point sur une nouvelle génération de stents, dits «enrobés». Arrivés sur le marché il y a quatre ans, ces ressorts sont recouverts d'un polymère dans lequel on a incorporé un principe actif issu de la recherche sur le cancer, le paclitaxel. Celui-ci se diffuse très lentement dans l'organisme et bloque l'épaississement de la paroi des artères. Ainsi, ces dernières se rebouchent beaucoup moins vite et le pourcentage de réintervention diminue considérablement: de 17,5 à 5,5%, selon une étude menée auprès de 4 000 patients et qui a été rendue publique lors du congrès. Pour le Pr Jean-Marc Lalande, chef du service d'angioplastie coronaire au CHU de Lille, pas de doute: malgré un coût (1 600 € pièce) quatre fois plus important que pour les stents classiques, les stents enrobés constituent bien «la voie de l'avenir».


Voir ici pour des informations complémentaires.

Autant de domaines de recherche pour la chirurgie «robotique» ou «assistée par ordinateur» : un système de clampage de l’aorte permettrait d’éviter la procédure du stent dans certains cas. Mais tout ceci est encore à l’essai : actuellement, les sociétés qui fabriquent les nouveaux stents marchent fort : Boston Scientific, par exemple, a fait un chiffre d'affaires de 5,6 milliards de dollars en 2004.

Sur le chemin du retour, en quittant l’atelier de clampage de l’aorte sur Henry, (en fait il y avait deux Henry : un homme et une femme), j’appelle les médecins et chirurgiens de ma famille : je ne suis pas peu fière de ce que je viens de voir et, surtout… je ne me suis pas évanouie à la vue des Henry’s disséqués, éventrés. Je peux donc témoigner du respect constant avec lequel les chirurgiens ont pratiqué leurs expérimentations sur ces corps sans vie.

Dans le métro, je revis mon deuxième jour au sein de cette start-up américaine : mon boss, le Directeur Commercial France- Benelux, qui parle anglais aussi bien que notre voisin le fermier à notre maison de campagne familiale située dans un hameau des Pyrénées, me dit : "Vous parlez l’allemand ? Ca tombe bien ! Il faut traduire en allemand le communiqué de presse qui vient de sortir, concernant la 1ère à cœur battant faite au CHU de Nancy !»
Devant mon air ébahi (l’introduction à ma thèse d’allemand portait sur Thomas Mann, «la Mort à Venise», cela ne m’aide pas précisément pour comprendre ce qui se joue ici, quoi que…), il se frappe la poitrine en faisant : «A cœur battant, boum, boum, boum»…L’air du bureau s’emplit alors de mots exotiques et anglais : «CABG = Coronary Artery Bypass Graft», «TECAB = Totally Endoscopic Coronary Artery Bypass», et les choses se compliquent encore (si c’était possible !!!) : on parle de «BH TECAB = beating heart TECAB», ce dernier terme désignant la même opération, mais à cœur battant : boum, boum, boum…

Quel est l’avantage pour un chirurgien cardiaque d’opérer à cœur battant ? C’est simple : cela évite de pratiquer une thoracotomie sur le patient, en écartant ses côtes. Le geste chirurgical se fait donc en mini invasif, c’est-à-dire que le patient, à son réveil, souffre bien moins et récupère plus vite. Et cela évite de pratiquer la circulation extracorporelle (la CEC) lors de l’opération, c’est-à-dire de devoir arrêter le cœur du patient pour pouvoir l’opérer.

Je ne sais pas si vous avez déjà assisté à une opération pendant laquelle la thoracotomie et la CEC sont pratiquées sur le patient, mais je peux vous dire que c’est assez violent !! Là encore, j’étais fière de ne pas avoir tourné de l’œil (je pense toujours à mes études : «La Mort à Venise», de Thomas Mann).

Encore une considération linguistique : ma collègue du Marketing m’accueille un matin en brandissant victorieusement un CD : «- Ca y est, on l’a !» : la couverture du CD montre un chirurgien assis à la console du da Vinci ™ tandis que figurent la phrase (en anglais, la langue de la technologie, et non en français, une des nombreuses sous langue ROW) : «Enfin ! La prostatectomie radicale endoscopique sans les limites de la chirurgie laparoscopique» et les noms de quatre sommités médicales de cliniques et hôpitaux français et allemands. La couverture du CD annonce qu’on va voir ces sommités opérer aux commandes du système. Une des vidéos du CD montre un chef de service urologue français renommé. Ses gestes sont d’une précision inouïe. Le processus de la prostatectomie radicale aux commandes du système da Vinci™ est expliquée en détail par le chirurgien qui opère, tandis que l’on voit le résultat des gestes à la console se matérialiser par l’action des instruments dans le corps du patient. Le chirurgien parle en anglais, aussi bien que notre voisin le fermier à notre maison de campagne (je ne vais pas vous la refaire). Cela donne : iou ték ze ouk (you take the hook, vous prenez le crochet) end wiz ze ouk, etc. etc, pendant un bon quart d’heure. Visiblement, il y a un décalage entre le professionnalisme abouti du film, la qualité parfaite du geste chirurgical, et la voix qui explique, rassemblant péniblement 50 mots d’anglais appris en SOS avec la méthode Assimil une semaine plus tôt (ou au lycée il y a 40 ans, ou un souvenir du dessin animé Disney Peter Pan, avec le Capitaine Crochet ?)

Les Américains ont dû partir du principe qu’en tout état de cause, on ne trouverait aucun chirurgien français utilisateur du système qui parle anglais (faux !!) et qu’il ne servirait à rien de doubler le malheureux qui parle anglais sous la torture, pas celle du patient, heureusement ! (faux !! Le décalage entre le son et l’image donne l’impression d’une mauvaise farce). Les Américains ont-ils voulu faire un Tex Avery à la Française ? Mais non, je suis bête : les Américains veulent faire du business.

Une des Chargé(e)s de Comptes de l’équipe des commerciaux en Allemagne, m’appelle pour me renseigner sur les cas (= les opérations) effectués cette semaine sur son «territoire» (= les hôpitaux qui constituent ses comptes). Et elle est actuellement en train d’aider pour un cas en pédiatrie à l’hôpital d’AAAAAAAAAAAAAHHHHHHH ! J’entends en bruit de fond, puis très vite en bruit principal un formidable hurlement – je finis par comprendre qu’il provient justement du chirurgien pédiatrique qui fait le cas en question : le chir est sorti en trombe du bloc et libère son stress à pleins poumons. Je crois que finalement, il vaut mieux que je retourne me coller à Business Abject. Après avoir raccroché, je souhaite mentalement bon courage à la Chargée de Comptes pour le cas de chirurgie robotique pédiatrique à (ooops, quel hôpital, au fait ?)

Zut, pour ne pas changer, le téléphone sonne pendant mon quart d’heure de pause déjeuner, il n’y a personne d’autre que moi pour répondre et j’ai la bouche pleine. Une voix fraîche, à l’accent très british, annonce :
«-Bonjour, ici Shirley, assistante de production. Je vous appelle du studio de production du prochain James Bond, à Londres». Tiens, la dernière fois, sur le même thème, j’ai eu comme interlocutrice une certaine Bridget, et avant encore – je ne sais plus. Nous allons devoir changer de date pour la mise à disposition par votre société du système de chirurgie robotique da Vinci™ dans nos studios pour le tournage de «Meurs un autre jour» («Die another day»). Encore !! Bien sûr : la logistique pour le dernier James Bond est aussi complexe que celle requise pour les chirurgiens. Bref, c’est ainsi que vous avez pu voir pendant une minute le système da Vinci™ dans le dernier James Bond. Son rôle : scanner des pieds à la tête le vrai, l’unique James Bond pour s’assurer qu’on n’a pas affaire à un imposteur. Mission accomplie ! Bien sûr, dans la réalité, ce n’est pas du tout ce que fait le système : il fait des opérations endoscopiques sur organes mous et creux - la neurochirurgie et l’orthopédie sont donc exclues de ses champs d’activité, je le signale au passage - mais que ne ferait-on pas pour James !

Aujourd’hui c’est lundi, jour du conference call. Comme d’hab., on fait le point sur les cas effectués en Europe la semaine écoulée, sur ceux qui doivent avoir lieu cette semaine, sur le business avec nos distributeurs (Italie, Arabie Saoudite, Suisse, Canada). On est entre nous (je veux dire : entre Européens), nous avons même le soleil de l’Italie en ligne, et les américains de la maison mère se joindront au conference call plus tard. Un des chargés de comptes (appelés aussi Clinical Specialists en interne) se joint à nous alors qu’il assiste à un cas qui n’est pas encore terminé. Il raconte : «-c’est un cas en chirurgie cardiaque. On a été obligés de convertir parce que le stabilisateur est parti en couille dans le corps du patient.» Je suis relativement nouvelle et toujours aussi béotienne en chirurgie cardiaque (rassurez-vous, je le suis restée !) Je ne comprends donc pas toutes les implications de ce récit. Mon boss, lui, les comprend très bien. Il devient blanc. Bon, je vous explique : «convertir», cela veut dire qu’on est obligé d’arrêter le système de chirurgie assistée par ordinateur pour revenir à un cas en chirurgie traditionnelle. On va donc opérer «à ciel ouvert» : c’est-à-dire pratiquer une thoracotomie et continuer l’intervention non plus en chirurgie endoscopique mini invasive, mais en chirurgie invasive traditionnelle. Il y a différentes raisons à cette «conversion» (cela peut venir de l’anatomie propre au patient, d’un conflit détecté par le système…) Quelle que soit la raison, elle est sans danger aucun et la «conversion» (le fait de «débrancher le système» et d’être à même de reprendre en chirurgie traditionnelle exactement là où on en était) prend moins d’une minute. Je comprends donc que le danger ne vient pas de la «conversion».
Le stabilisateur est un instrument utilisé dans les procédures de chirurgie cardiaque à cœur battant, donc toujours dans le contexte de chirurgie endoscopique assistée par ordinateur. Il est un peu comme une grande pince qui maintient le cœur qui continue à battre. Sauf que là, la pince s’est cassée en petits morceaux et se trouve dans le corps du patient, dans la région cardiaque. Le chirurgien doit extraire avec patience et minutie ces morceaux les uns après les autres, sans causer aucun dommage. Là, j’ai fini par comprendre le danger.

«-C’est comme recevoir une balle en plein cœur !» s’exclame mon boss, qui cette fois-ci a viré au rouge écarlate.

Notre spécialiste clinique nous entretient de la progression de ce cas. Il nous passe même quelques instants le chirurgien, qui nous explique sa progression dans l’extraction des morceaux du stabilisateur. Tout va bien, le patient est tiré d’affaire et l’opération a réussi. Jamais le chirurgien ne s’est départi de son calme olympien. Mais je commence à comprendre les hurlements du chirurgien pédiatrique allemand pour évacuer son stress.